Au cœur de l’Auvergne, entre les monts du Forez et la chaîne des Puys, s’étend un territoire préservé et souvent méconnu : les Combrailles. Cette région, faite de paysages vallonnés, de rivières sinueuses et de zones humides secrètes, est un véritable écrin de biodiversité. Pour percer les mystères de cette nature foisonnante, nous avons rencontré Dr. Sylvie Mauget, écologue et naturaliste au Conservatoire d’espaces naturels (CREN) Auvergne-Rhône-Alpes. Basée à Clermont-Ferrand, forte de 18 ans d’expérience sur le terrain, elle est l’une des meilleures spécialistes de la faune et de la flore locales. Son expertise nous offre un regard précieux sur un patrimoine naturel qui mérite toute notre attention.
Portrait : Dr. Sylvie Mauget, 18 ans au service de la nature auvergnate
Depuis près de deux décennies, Dr. Sylvie Mauget dédie sa carrière à l’étude et à la protection des milieux naturels d’Auvergne. Diplômée en écologie et spécialiste des écosystèmes aquatiques et palustres, elle a rejoint le CREN Auvergne-Rhône-Alpes il y a 18 ans, où elle mène des inventaires, des suivis écologiques et des actions de restauration. Son terrain de prédilection s’étend des tourbières d’altitude aux rivières de plaine, avec une affection particulière pour les Combrailles, qu’elle parcourt inlassablement. Ses recherches ont contribué à la connaissance et à la préservation d’espèces rares comme le balbuzard pêcheur ou la loutre d’Europe. Pour observer ces richesses, les gorges de la Sioule constituent le terrain d’observation privilégié des ornithologues amateurs.
Les Combrailles, territoire naturel exceptionnel
— Dr. Mauget, les Combrailles sont souvent perçues comme un territoire rural classique, mais vous les décrivez comme un “hotspot de biodiversité”. Qu’est-ce qui rend cette région si riche biologiquement ?
“Les Combrailles sont effectivement d’une richesse insoupçonnée, et c’est en grande partie dû à leur géologie et à leur histoire. Géologiquement, nous sommes sur un socle ancien, avec une alternance de granites et de roches métamorphiques qui ont façonné un relief de plateaux et de vallées encaissées. Cette diversité de substrats rocheux engendre une mosaïque de sols, allant des sols acides et pauvres des landes aux sols plus fertiles des fonds de vallées. Historiquement, la région a connu une activité agricole et pastorale extensive, mais jamais l’industrialisation massive qui a pu altérer d’autres territoires. Cela a permis de maintenir une grande variété d’habitats naturels ou semi-naturels, qui sont aujourd’hui devenus rares ailleurs. C’est un territoire de moyenne montagne, avec des altitudes variant de 300 à 900 mètres, ce qui favorise également une transition entre espèces montagnardes et des plaines.”
— Quels sont les principaux types d’habitats que l’on trouve dans les Combrailles, et quelles espèces emblématiques y sont associées ?
“On peut distinguer plusieurs grands types d’habitats, chacun avec sa faune et sa flore spécifiques. Premièrement, les forêts. Elles couvrent une part importante du territoire, dominées par des hêtraies-sapinières sur les versants frais, des chênaies sur les pentes plus douces, et des plantations de résineux. Ces forêts abritent des espèces comme le pic noir, la chouette de Tengmalm, ou encore le cerf élaphe et le chevreuil.
Ensuite, les landes à bruyères et à genêts, souvent situées sur les plateaux ventés et les versants ensoleillés. Elles sont le refuge de l’engoulevent d’Europe, du lézard vert, et d’une flore spécifique comme la callune et la bruyère cendrée. Ces landes sont malheureusement en régression, mais le CREN travaille activement à leur préservation.
Les zones humides sont sans doute les plus remarquables. Elles comprennent les tourbières, dont nous reparlerons, mais aussi de nombreux étangs, mares et prairies humides. Ces milieux sont vitaux pour les amphibiens comme la rainette verte, les libellules (avec des espèces très rares), et des oiseaux d’eau.
Enfin, et c’est capital, les rivières et ruisseaux, avec la Sioule comme axe majeur. Ses gorges sont un corridor écologique exceptionnel, idéales pour les randonnées naturalistes dans les Combrailles. On y trouve la loutre d’Europe, le castor d’Eurasie qui a été réintroduit avec succès, le cincle plongeur, et bien sûr le balbuzard pêcheur. La qualité de l’eau y est globalement bonne, ce qui permet la présence de poissons comme l’ombre commun et la truite fario, indicateurs d’écosystèmes sains. Cette mosaïque d’habitats interconnectés est la clé de cette biodiversité exceptionnelle et de sa résilience.“
Le balbuzard pêcheur, espèce emblématique
— Le balbuzard pêcheur est devenu un symbole des Combrailles. Combien de couples nicheurs compte-t-on aujourd’hui sur le territoire, et comment leur population a-t-elle évolué ?
“Le retour du balbuzard pêcheur dans les Combrailles est une véritable success story pour la conservation de la nature en France. Il faut se rappeler que cette espèce avait disparu de notre pays en tant que nicheur au début du XXe siècle. Les premiers retours ont été observés dans les années 1980 en Sologne, puis progressivement dans d’autres régions. Dans les Combrailles, le premier couple nicheur a été identifié en 2008 dans les gorges de la Sioule. C’était un événement majeur ! Depuis, la population a lentement mais sûrement augmenté. Aujourd’hui, nous recensons entre 3 et 5 couples nicheurs réguliers sur la Sioule et ses affluents, ainsi que sur les grands plans d’eau comme le lac de Fades-Besserve. Il y a aussi des individus non reproducteurs qui fréquentent la zone. C’est une population fragile mais bien établie, et nous observons chaque année de nouvelles éclosions, ce qui est très encourageant.”
— Pouvez-vous nous décrire le comportement de pêche de cet oiseau fascinant ? Et pour les amateurs d’ornithologie, quels sont les meilleurs sites et périodes pour espérer l’observer ?
“Le balbuzard est un pêcheur hors pair, c’est même un spectacle à observer. C’est un rapace de taille moyenne, avec une envergure d’environ 1,5 mètre. Il se distingue par son vol caractéristique, planant souvent en cercle au-dessus de l’eau, les ailes en ‘M’. Lorsqu’il repère un poisson, il effectue un vol stationnaire, battant les ailes très rapidement, puis il plonge, les serres en avant, avec une précision incroyable. Ses serres sont munies de tubercules épineux et d’un doigt extérieur réversible, ce qui lui permet de saisir fermement les poissons glissants. Il est capable de capturer des poissons pesant jusqu’à 2 kilos, qu’il emporte ensuite vers un perchoir pour les dévorer. Il a même une glande uropygienne qui produit une substance imperméabilisante pour son plumage, ce qui est essentiel pour un oiseau qui plonge fréquemment.
Pour les observations, les gorges de la Sioule sont le meilleur endroit, notamment autour des belvédères et des points de vue aménagés qui surplombent la rivière, ou à proximité du lac de Fades-Besserve. Les périodes clés sont le printemps, de mars à mai, lors de l’arrivée des oiseaux migrateurs et de la période de reproduction, et la fin de l’été, en août et septembre, lorsque les jeunes s’émancipent et que les oiseaux se préparent à migrer vers l’Afrique. Les meilleures heures sont tôt le matin, entre 6h et 9h, ou en fin d’après-midi, quand l’activité de pêche est la plus intense. Il faut être patient et discret, et bien sûr, utiliser des jumelles (idéalement 10x42) ou une longue-vue. Il est crucial de respecter une distance d’observation suffisante pour ne pas déranger les oiseaux, surtout en période de nidification. Pour les observations depuis les berges, consultez notre guide du lac de Fades-Besserve.“
Les tourbières, écosystèmes fragiles
— Les Combrailles abritent également de précieuses tourbières. Pouvez-vous nous en dire plus sur leur localisation, leur formation et leur rôle écologique ?
“Les tourbières sont des écosystèmes absolument fascinants et d’une importance capitale, malheureusement encore trop méconnues et souvent malmenées. Dans les Combrailles, on les trouve principalement sur les plateaux, à des altitudes comprises entre 600 et 850 mètres, notamment autour de Cisternes-la-Forêt, Gouttières, ou encore Saint-Gervais d’Auvergne. Ce sont des zones où l’eau stagne en permanence et où la décomposition de la matière organique est très lente en raison d’un milieu anaérobie (manque d’oxygène) et acide. Au fil des millénaires, cette matière végétale s’accumule, formant de la tourbe, qui peut atteindre plusieurs mètres d’épaisseur. Les tourbières sont des archives du climat et de la végétation passés, mais surtout, ce sont de véritables puits de carbone. Elles stockent d’énormes quantités de carbone, bien plus que les forêts, ce qui en fait des alliées précieuses dans la lutte contre le changement climatique. Elles jouent aussi un rôle crucial dans la régulation hydrique des bassins versants : elles stockent l’eau comme une éponge et la libèrent progressivement, régulant ainsi le débit des rivières et limitant les crues en aval, tout en maintenant un étiage suffisant en été.”
— Quelles sont les espèces végétales et animales emblématiques de ces milieux très particuliers ? Sont-elles accessibles au public ?
“La flore des tourbières est très spécifique, adaptée à ces conditions extrêmes. Les sphaignes sont les reines des tourbières : ce sont des mousses qui ont la capacité de retenir jusqu’à 20 fois leur poids en eau et qui acidifient le milieu, créant ainsi les conditions idéales pour la formation de la tourbe. On y trouve aussi des plantes carnivores, comme les droséras (la droséra à feuilles rondes et la droséra intermédiaire), qui compensent la pauvreté du sol en azote en capturant des insectes. D’autres plantes rares y poussent, comme la linaigrette, le rhynchospore blanc, ou la canneberge.
Côté faune, les tourbières sont des refuges pour des espèces spécialisées. Pour les insectes, on y trouve des libellules d’une grande rareté, comme la leucorrhine douteuse ( Leucorrhinia dubia ), une petite libellule noire et rouge, ou l’agrion hasté. Ces espèces sont très sensibles à la dégradation de leur habitat. On y trouve aussi des papillons de jour comme le fadet des tourbières. Les amphibiens sont également présents, avec la grenouille rousse et le triton palmé qui profitent des mares et des fosses.
Concernant l’accessibilité, c’est une question délicate. Certaines tourbières sont particulièrement fragiles et sont classées en réserve naturelle intégrale ou en périmètre de protection strict. Dans ces cas, l’accès est limité ou interdit pour préserver la quiétude des lieux et éviter le piétinement qui dégraderait irrémédiablement le tapis de sphaignes. Cependant, le CREN et les collectivités locales ont mis en place des aménagements sur d’autres sites pour permettre au public de découvrir ces milieux sans les abîmer. Par exemple, près de Cisternes-la-Forêt, il existe des sentiers balisés avec des caillebotis et des panneaux pédagogiques, permettant d’approcher la tourbière en toute sécurité et de comprendre son fonctionnement. C’est une expérience immersive et éducative que je recommande vivement, à condition de rester sur les aménagements et de respecter scrupuleusement les consignes.“
Landes à bruyères et loutres
— Vous avez mentionné les landes à bruyères. Ces paysages ouverts, typiques des Combrailles, sont-ils en déclin ? Quels sont les enjeux de leur conservation ?
“Oui, malheureusement, les landes à bruyères sont en fort déclin dans les Combrailles, comme dans beaucoup d’autres régions françaises. La biodiversité des territoires préservés s’exprime aussi dans des régions comme les Cévennes et leur faune remarquable — un parallèle inspirant avec les Combrailles.Historiquement, elles étaient maintenues par le pâturage extensif et par des pratiques agro-pastorales qui ont disparu ou fortement diminué. Sans entretien, ces milieux s’embroussaillent rapidement, d’abord avec l’apparition de genêts, puis de bouleaux et de pins, pour finalement évoluer vers la forêt. Ce processus de fermeture du milieu entraîne la disparition des espèces végétales et animales qui dépendent de ces habitats ouverts et ensoleillés.
L’enjeu de leur conservation est multiple. D’abord, elles abritent une flore et une faune spécifiques, comme l’engoulevent d’Europe, le lézard vert, ou encore des papillons. Ces landes constituent aussi des corridors écologiques que l’on traverse lors des randonnées dans les Combrailles, permettant d’observer ces espèces en milieu naturel.
— Pour observer le balbuzard pêcheur dans les Combrailles, quels sont les sites les plus fiables et comment s’y préparer concrètement ?
« Les meilleurs points fixes se trouvent dans les gorges de la Sioule, notamment le belvédère du pont de Menat, accessible par la D13 depuis le village, et le promontoire de la Roche qui Boit, à deux kilomètres à pied depuis le parking de Châteauneuf-les-Bains. Ces deux sites offrent une vue dégagée sur les méandres où les couples nidifient. Privilégiez une paire de jumelles 8×42 pour la détection et une longue-vue 20-60×80 sur trépied pour les plongeons. La fenêtre optimale s’étend de mi-mars à fin juillet, entre 8 h et 10 h du matin, lorsque les adultes rapportent du poisson aux jeunes. Notre guide dédié au balbuzard de la Sioule détaille tous ces points d’observation avec les coordonnées GPS. Le plongeon est spectaculaire : l’oiseau effectue un piqué à 45 degrés, replie les ailes à mi-parcours et entre dans l’eau avec une gerbe blanche, les serres tendues vers l’avant. Il ressort généralement en moins de cinq secondes, poisson transversal dans le bec. »
— Cinquième idée reçue : « Les Combrailles ne comptent aucune espèce protégée. »
« C’est faux. La région abrite plusieurs espèces strictement protégées au titre de l’annexe I de la directive Oiseaux et de l’annexe II de la directive Habitats. Outre le balbuzard pêcheur, on y trouve la loutre d’Europe, le grand capricorne et la rosalie des Alpes dans les vieux bois riverains, ainsi que la mulette perlière dans certains affluents de la Sioule. Les tourbières de la haute Combraille sont classées en zone Natura 2000 et abritent la drosera à feuilles rondes et le rossolis à feuilles longues, toutes deux protégées au niveau national. Ces statuts imposent des mesures de gestion et interdisent toute perturbation intentionnelle. »
— Comment agriculteurs et naturalistes parviennent-ils à cohabiter dans les Combrailles ?
« La cohabitation repose sur des contrats agri-environnementaux et un dialogue permanent. Depuis 2015, une vingtaine d’exploitations ont signé des mesures de maintien des prairies humides et de retard de fauche pour protéger les nichées de courlis et de vanneaux. En contrepartie, le CREN apporte un appui technique et des diagnostics gratuits sur la qualité des sols et des haies. Les éleveurs apprécient ces suivis car ils valorisent leurs pratiques extensives dans les cahiers des charges AOP et dans les appels d’offres de restauration de zones humides. Les conflits sont rares ; quand ils surgissent, une réunion de concertation sur le terrain permet généralement de trouver un compromis, par exemple en déplaçant une clôture de 50 mètres plutôt que d’interdire tout pâturage. Cette confiance mutuelle a permis de maintenir 180 hectares de prairies alluviales en bon état écologique tout en assurant la viabilité des fermes concernées. Pour explorer d’autres approches de tourisme responsable en nature, le slow travel propose une grille de lecture complémentaire. »
