C’est au cœur du bourg de Pontgibaud, à l’ombre des volcans endormis, que j’ai rendez-vous avec Pascal Lherm. Apiculteur depuis plus de deux décennies, cet enfant du pays a fait de la préservation des abeilles son combat quotidien. Dans son laboratoire qui embaume la cire chaude et le sucre cuit, il m’accueille pour une immersion dans le monde fascinant des hyménoptères. Entre deux préparatifs pour la prochaine transhumance, nous avons discuté de la rudesse du climat des Combrailles, de la subtilité aromatique du miel de bruyère callune et de l’équilibre fragile d’un écosystème qu’il observe avec une acuité quasi chirurgicale. Cet entretien est une plongée dans l’intimité d’un métier de passion où le temps de l’homme doit impérativement s’aligner sur celui de la nature.
Laure : Pascal, vous êtes installé à Pontgibaud depuis 22 ans. Pourquoi avoir choisi ce territoire spécifique des Combrailles pour implanter vos ruches, et comment avez-vous vu évoluer ce paysage apicole ?
Pascal Lherm : Vous savez, s’installer dans les Combrailles, ce n’est pas un choix que l’on fait par hasard ou par simple opportunisme commercial. C’est un territoire qui se mérite, une terre de contrastes entre les gorges de la Sioule et les plateaux granitiques. Il y a 22 ans, quand j’ai posé mes premières hausses, le paysage était encore très marqué par une polyculture traditionnelle qui offrait une diversité florale incroyable. Concrètement, les Combrailles sont un bastion pour l’apiculture de montagne et de piémont. On y trouve une alternance de prairies naturelles, de zones boisées denses et de landes à bruyères qui sont autant de garde-mangers pour mes ouvrières.
Le relief joue un rôle crucial. À Pontgibaud, nous sommes à une altitude charnière. Cela permet de jouer sur les floraisons. Quand le printemps tarde à monter sur les sommets, les fonds de vallées, plus abrités, démarrent déjà. L’évolution que j’ai notée, c’est une accélération des cycles. La nature ne ment jamais : les floraisons sont plus précoces, mais aussi plus fugaces. Ce qui rend la connaissance des villages des Combrailles et de leur microclimat absolument essentielle pour placer ses ruchers au bon endroit au bon moment. On ne place pas une ruche à Saint-Gervais-d’Auvergne comme on le fait à Chapdes-Beaufort. Chaque vallon a son propre rythme respiratoire, et l’apiculteur doit être le métronome de cette partition complexe.
Laure : On parle souvent du miel de châtaignier comme de l’emblème de la région. Quelles sont ses caractéristiques techniques et gustatives exactes, et pourquoi est-il si prisé ?
Pascal Lherm : Le miel de châtaignier, c’est le caractère brut de l’Auvergne en pot. C’est un miel de caractère, sombre, presque ambré foncé, qui reste liquide très longtemps grâce à sa forte teneur en fructose. Techniquement, c’est un miel qui se récolte fin juin ou début juillet, selon les années. Les abeilles vont chercher le nectar sur les fleurs mâles du châtaignier, mais elles récoltent aussi parfois du miellat, ce qui renforce son côté boisé et sa persistance en bouche.
Au niveau du goût, c’est une explosion. On a d’abord une attaque sucrée, puis très vite arrive cette amertume caractéristique, une pointe tannique qui rappelle l’écorce. C’est un miel qui ne plaît pas à tout le monde au premier abord, car il est puissant, mais c’est un incontournable pour les amateurs de produits authentiques. Il est riche en oligo-éléments, notamment en fer et en magnésium. Concrètement, c’est le miel des sportifs et des personnes fatiguées. Dans les Combrailles, le châtaignier profite des sols acides, ce qui donne un miel d’une grande pureté.
| Caractéristique | Miel de Châtaignier | Miel de Bruyère Callune |
|---|---|---|
| Période de récolte | Juin - Juillet | Août - Septembre |
| Couleur | Ambre sombre à brun | Roux aux reflets orangés |
| Texture | Fluide, cristallisation lente | Gélatineuse (thixotrope) |
| Saveur dominante | Boisée, amère, corsée | Caramel, réglisse, fruitée |
| Teneur en eau | 17-18% | Souvent plus élevée (jusqu’à 20%) |
Laure : Passons à la bruyère callune, que vous appelez “l’or rouge”. C’est une production beaucoup plus complexe, n’est-ce pas ?
Pascal Lherm : Ah, la callune ! C’est le Graal de l’apiculteur dans le Massif central. C’est une plante qui fleurit tard, en août, sur les landes de montagne. Sa particularité, c’est que son miel est thixotrope. Cela veut dire qu’il a une texture de gelée. Si vous retournez le pot, il ne coule pas. C’est un cauchemar technique à extraire ! On ne peut pas simplement centrifuger les cadres comme pour les autres miels. Il faut utiliser une “picoteuse”, une machine avec des petites aiguilles qui viennent briser la structure du gel dans chaque cellule de cire pour que le miel accepte enfin de sortir.

Le goût est incomparable : des notes de caramel brûlé, de réglisse, avec une onctuosité incroyable. Mais c’est une récolte très risquée. À cette période, les colonies sont souvent fatiguées par la saison, et la météo en montagne peut basculer en quelques heures. Si le froid arrive trop tôt en août, la fleur se ferme et c’est fini. Vous savez, la nature ne ment jamais, si on n’a pas pris soin de ses abeilles tout au long du printemps, elles n’auront jamais la force de monter sur la bruyère. C’est un miel de patience et de précision.
Laure : Vous pratiquez la transhumance des ruches. Concrètement, comment se déroule cette opération logistique nocturne ?
Pascal Lherm : La transhumance, c’est le moment où l’on devient nomade. On déplace les ruches pour suivre les floraisons. On travaille de nuit, car c’est le seul moment où toutes les abeilles sont à l’intérieur. On ferme les entrées à la tombée du jour, on sangle les ruches, et on les charge dans la camionnette. C’est un travail physique et stressant. Il faut faire attention à la température : une ruche fermée peut vite “chauffer” si l’air ne circule pas, et les abeilles peuvent mourir étouffées par leur propre chaleur.
On part souvent vers 22 heures ou minuit. On roule doucement sur les petites routes sinueuses des Combrailles pour ne pas trop secouer les cadres de cire qui peuvent être lourds de miel et donc fragiles. Une fois sur place, on décharge, on aligne les ruches selon une orientation précise — souvent le sud-est pour qu’elles profitent des premiers rayons du soleil — et on ouvre les portières. C’est un spectacle magnifique de voir les premières éclaireuses sortir au petit matin pour découvrir leur nouvel environnement. C’est essentiel pour maintenir une production diversifiée et assurer la survie des colonies en leur offrant toujours les meilleures ressources.
À retenir : La transhumance n’est pas seulement une question de rendement. C’est aussi un moyen de préserver la santé des abeilles en leur évitant les zones de disette alimentaire entre deux floraisons majeures.
Laure : Quel rôle jouent vos abeilles dans la préservation de l’écosystème local, notamment pour la flore sauvage des Combrailles ?
Pascal Lherm : Leur rôle est vital, tout simplement. On estime que 80 % des espèces végétales dépendent de la pollinisation par les insectes. Dans notre région, la faune et flore des Combrailles forment un maillage serré. Sans les abeilles, de nombreuses plantes sauvages ne pourraient plus se reproduire. Prenez les vergers de fond de vallée ou les haies de prunelliers et d’aubépines : ce sont elles qui assurent la fructification.
Concrètement, l’abeille domestique travaille de concert avec les pollinisateurs sauvages, comme les bourdons ou les osmies. Elle a une “fidélité florale” : quand elle commence à butiner une espèce, elle s’y tient tant qu’il y a du nectar. Cela garantit une pollinisation croisée efficace. En maintenant mes ruchers dans des zones parfois reculées, je participe à maintenir cet équilibre. Si l’abeille disparaît, c’est toute la chaîne alimentaire qui s’écroule, des oiseaux qui mangent les baies jusqu’aux mammifères. La nature ne ment jamais : un paysage sans abeilles est un paysage qui meurt en silence.
Laure : Le déclin des abeilles est un sujet brûlant. Êtes-vous touché par ce phénomène ici, dans le Puy-de-Dôme ?
Pascal Lherm : Malheureusement, personne n’est épargné. Même si les Combrailles sont plus préservées que les grandes plaines céréalières, nous subissons de plein fouet les dérèglements globaux. Il y a trois menaces majeures aujourd’hui : le frelon asiatique, le parasite Varroa et le changement climatique. Le frelon asiatique est arrivé ici il y a quelques années et il fait des ravages devant les ruches en fin d’été. Il stresse les colonies, les empêche de sortir, et finit par les affaiblir fatalement.
Le Varroa, lui, c’est un acarien qui suce l’hémolymphe des abeilles et leur transmet des virus. On doit traiter chaque année, mais c’est une lutte sans fin. Et puis, il y a la météo erratique. Des hivers trop doux suivis de gels tardifs en avril détruisent les ressources nectarifères.
Les principales causes de mortalité hivernale dans nos ruchers :
- Parasitisme : Varroa destructor reste l’ennemi numéro un.
- Prédation : L’expansion du frelon asiatique (Vespa velutina).
- Famine : Des printemps pluvieux empêchant la récolte de pollen.
- Pesticides : Même si c’est moins marqué en zone de moyenne montagne, les traitements des jardins ou de certaines cultures impactent la longévité des ouvrières.
Laure : Comment conseillez-vous de déguster ces miels dans le cadre de la gastronomie locale ?
Pascal Lherm : Le miel est un produit de terroir au même titre que le vin ou le fromage. Dans la gastronomie des Combrailles, on a des accords magnifiques. Le miel de châtaignier, par exemple, est le compagnon idéal d’un vieux Cantal ou d’un Bleu d’Auvergne. Son amertume vient contrebalancer le gras et le sel du fromage. C’est une expérience sensorielle très forte.
Pour la bruyère, je conseille de la déguster simplement sur une tranche de pain de seigle avec un peu de beurre salé. On peut aussi l’utiliser en cuisine pour laquer une viande, comme un magret de canard ou un filet mignon de porc. Le côté caramélisé de la callune apporte une profondeur incroyable aux sauces. Concrètement, il ne faut jamais chauffer le miel à plus de 40 degrés, sinon vous tuez tous les enzymes et les vitamines. Il faut l’ajouter au dernier moment, juste pour le plaisir du goût et les bienfaits santé.

Laure : Le patrimoine des Combrailles est aussi marqué par son histoire. Est-ce que les sites historiques influencent votre implantation ?
Pascal Lherm : Absolument. L’histoire de notre région est liée à celle de ses terres et de ses édifices. On trouve souvent des ruchers anciens à proximité des vieux prieurés ou des églises de village. C’est une question de microclimat : les anciens savaient exactement où le soleil frappait en premier. Parfois, lors de mes prospections pour de nouveaux emplacements, je m’inspire de la localisation du patrimoine architectural religieux fortifié pour comprendre comment le vent circule ou comment l’humidité stagne dans un vallon.
Les murs en pierre sèche, les vieilles bâtisses, tout cela crée des abris naturels contre les vents dominants du nord et de l’ouest. Installer des ruches près d’un site chargé d’histoire, c’est aussi une manière de s’inscrire dans une continuité. L’apiculture est une tradition millénaire en Auvergne, et nos abeilles butinent les mêmes fleurs que celles qui nourrissaient les moines ou les paysans du Moyen Âge. C’est une dimension presque spirituelle du métier.
Laure : Pour les visiteurs qui viennent faire des randonnées dans le secteur, comment peuvent-ils découvrir votre métier sans perturber les abeilles ?
Pascal Lherm : C’est une excellente question. Les Combrailles sont une terre de marcheurs, et de nombreux sentiers de randonnées dans les Combrailles passent à proximité de ruchers. Le conseil numéro un, c’est la distance. Une abeille n’est jamais agressive si on ne la dérange pas. Il faut éviter de passer juste devant la “planche d’envol”, là où elles décollent et atterrissent. C’est leur couloir de circulation, et si vous restez là, elles peuvent vous percevoir comme un obstacle ou une menace.
Il faut aussi être attentif aux odeurs. Les parfums forts ou l’odeur de la sueur peuvent parfois les agacer. Si vous voyez une ruche, observez-la de loin. C’est fascinant de voir ce ballet incessant. Certains apiculteurs, dont moi-même pendant la saison estivale, proposent des visites pédagogiques avec des vareuses de protection. C’est le meilleur moyen de comprendre la vie de la colonie, de voir la reine, les ouvrières et les faux-bourdons en toute sécurité.
Quelques règles simples permettent de croiser un rucher sans risque en randonnée :
- Rester à bonne distance de la “planche d’envol”, le couloir de circulation des ouvrières
- Éviter les parfums forts et les vêtements aux couleurs vives près des ruches
- Ne jamais taper sur une ruche ni s’en approcher les jours d’orage, période où les abeilles sont plus nerveuses
- Privilégier les visites encadrées par un apiculteur muni d’une vareuse de protection
Conseil de sécurité : Si une abeille tourne autour de vous de manière insistante, ne faites pas de grands gestes brusques. Éloignez-vous calmement et sans courir. Elle finira par retourner à ses occupations.
Laure : Pascal, après 22 ans, quel regard portez-vous sur l’avenir de l’apiculture dans les Combrailles ?
Pascal Lherm : Je suis d’un naturel optimiste, mais je reste lucide. L’apiculture devient un métier de haute technicité. On ne peut plus se contenter de poser des ruches et de revenir pour la récolte. Il faut une surveillance constante, une analyse fine des ressources et une grande capacité d’adaptation. Vous savez, la transmission est un sujet qui me tient à cœur. J’espère que les jeunes qui s’installent garderont cette humilité face au vivant.
L’avenir passera par la valorisation des produits de niche comme nos miels de montagne. On ne pourra jamais concurrencer les miels industriels d’importation sur les prix, alors on doit gagner sur la qualité, la traçabilité et le goût. Concrètement, un consommateur qui achète un pot de miel de callune des Combrailles achète aussi un morceau de notre paysage et soutient la biodiversité locale. C’est un acte militant.
| Saison | Travaux de l’apiculteur | État de la ruche |
|---|---|---|
| Printemps | Visite de reprise, pose des hausses | Développement rapide, essaimage possible |
| Été | Récoltes (Châtaignier, Montagne) | Population maximale, stockage intensif |
| Automne | Récolte de Callune, traitements sanitaires | Préparation des abeilles d’hiver |
| Hiver | Entretien du matériel, comptabilité | Grappe hivernale, repos relatif |
5 questions rapides — vrai/faux
Laure : Le miel cristallisé est-il un signe de mauvaise qualité ? Pascal Lherm : Faux ! C’est au contraire un signe de pureté. Tous les miels finissent par cristalliser plus ou moins vite selon leur teneur en glucose. Un miel qui reste liquide éternellement a souvent été chauffé trop fort ou filtré de manière excessive.
Laure : Une abeille meurt-elle systématiquement après avoir piqué ? Pascal Lherm : Vrai pour l’abeille domestique. Son dard possède des barbillons qui restent accrochés dans la peau humaine. En s’envolant, elle s’arrache une partie de l’abdomen. C’est un sacrifice ultime pour protéger la colonie.
Laure : Les abeilles dorment-elles la nuit ? Pascal Lherm : Vrai, d’une certaine manière. Elles ont des phases de repos où leur métabolisme ralentit, mais l’activité dans la ruche ne s’arrête jamais : il faut ventiler, nourrir les larves et transformer le nectar en miel.
Laure : Le miel de châtaignier est-il plus riche en calories que le sucre blanc ? Pascal Lherm : Faux. À poids égal, le miel est moins calorique que le sucre raffiné (environ 300 kcal contre 400 kcal pour 100g), tout en ayant un pouvoir sucrant supérieur et des nutriments essentiels.
Laure : Peut-on produire du miel de lavande dans les Combrailles ? Pascal Lherm : Faux. Le climat est trop rude et le sol trop acide. Pour la lavande, il faut descendre vers le sud ou sur certains plateaux calcaires de la Limagne, mais ce n’est plus le terroir des Combrailles.
Vos conseils finaux pour bien choisir son miel
- Privilégiez le circuit court : Achetez directement au producteur ou dans les boutiques locales. C’est la seule garantie d’avoir un miel non coupé et issu d’un terroir spécifique. Regardez bien l’étiquette : “Récolté et mis en pot par l’apiculteur” est un gage de qualité.
- Observez la texture : Ne fuyez pas les miels solides. Un miel de fleurs ou de trèfle qui a cristallisé est tout aussi bon qu’un miel liquide. Si vous le voulez fluide, passez le pot quelques minutes au bain-marie à basse température (max 40°C).
- Lisez l’origine géographique : Évitez les mentions floues du type “Mélange de miels hors UE”. Ces produits sont souvent des assemblages industriels sans aucune âme gustative. Cherchez une origine précise : “Combrailles”, “Auvergne” ou un nom de commune.
Cet entretien avec Pascal Lherm nous rappelle que l’apiculture est bien plus qu’une simple production agricole ; c’est un dialogue permanent avec les éléments. En parcourant les routes de Pontgibaud à Saint-Eloy-les-Mines, prenez le temps d’observer ces boîtes colorées disséminées dans le paysage. Elles sont les sentinelles de notre environnement et les gardiennes d’un savoir-faire qui fait la fierté des Combrailles. Pour approfondir votre découverte de la région, n’hésitez pas à explorer le patrimoine architectural religieux fortifié qui jalonne ces terres de caractère.
