Dans les hauteurs verdoyantes des Combrailles, Jean-Marc Faucher perpétue une tradition familiale vieille de quatre générations : l’élevage de vaches Salers. Avec ses 28 ans d’expérience, ce terrien passionné nous ouvre les portes de son exploitation à Saint-Gervais-d’Auvergne et nous explique comment le pastoralisme continue de façonner le paysage bocager de la région. Un entretien riche en anecdotes, où l’on découvre la profondeur de ce métier ancré dans le territoire.
Laure : Jean-Marc, qu’est-ce qui fait la spécificité de l’élevage de Salers dans les Combrailles ?
Jean-Marc Faucher : On va dire que c’est la race Salers elle-même qui est incroyable. Elle est rustique, s’adapte parfaitement aux reliefs accidentés des Combrailles. Sa robe acajou et ses cornes en lyre, ça lui donne un look unique qu’on ne trouve pas ailleurs. Ici chez nous, on a la chance d’avoir des prairies naturelles, ce qui permet un élevage extensif. Les vaches pâturent toute l’année, ce qui est essentiel pour l’entretien du bocage. C’est vraiment un cercle vertueux entre l’animal et la terre. Pour vous donner un exemple, notre exploitation s’étend sur plus de 100 hectares où les vaches peuvent se nourrir de manière naturelle, ce qui garantit une viande de qualité supérieure. De plus, la Salers a une capacité à produire une viande particulièrement tendre et savoureuse, très recherchée par les consommateurs locaux. De mon côté, je suis fier de voir que notre viande est prisée non seulement ici, mais aussi dans les grandes villes comme Paris, où certains restaurateurs viennent s’approvisionner directement chez nous. Cela montre bien l’importance de la gastronomie des Combrailles et de notre savoir-faire local. Ce savoir-faire est également soutenu par des pratiques agricoles durables, qui respectent les cycles naturels et favorisent la biodiversité.

Laure : Comment le pastoralisme contribue-t-il à l’entretien du paysage bocager ?
Jean-Marc Faucher : Le pastoralisme, c’est la base de l’entretien du bocage. Les vaches, en pâturant, elles limitent l’embroussaillement des prairies. Ça évite que les haies disparaissent. On a aussi un rôle vital pour la biodiversité. Les haies abritent une faune et une flore riches. Par exemple, les coucous et les rouges-gorges sont des oiseaux qu’on voit beaucoup ici. Le bocage, c’est un peu comme un poumon vert qui respire grâce à l’agropastoralisme. En automne, les prairies se couvrent de colchiques, et les papillons y trouvent refuge. Cette diversité est également bénéfique pour les cultures puisque de nombreuses espèces d’insectes, comme les abeilles, contribuent à la pollinisation. Il est essentiel de préserver cet équilibre fragile en promouvant des pratiques agricoles durables. Pour mieux comprendre la richesse de notre environnement, je vous recommande de découvrir notre faune et flore des Combrailles. En hiver, le paysage se transforme avec les premières neiges, apportant une nouvelle dimension esthétique et écologique à notre région. La préservation des haies favorise également les déplacements des espèces animales, créant ainsi des corridors écologiques essentiels pour la survie de nombreuses espèces. De plus, la diversité des espèces végétales dans ces haies contribue à lutter contre l’érosion des sols, un problème croissant avec le changement climatique.
Laure : Parlons de l’aspect économique. Quel impact a cette activité sur l’économie locale ?
Jean-Marc Faucher : Économiquement, notre activité est primordiale pour le tissu local. On est nombreux à vendre en circuits courts, directement aux consommateurs. Ça permet de garder une partie de la valeur ajoutée ici, dans les Combrailles. On travaille aussi main dans la main avec des bouchers locaux et des restaurateurs. Par exemple, on fournit certaines boucheries de Clermont-Ferrand. Et puis, le tourisme rural bénéficie aussi de notre présence : les gens viennent visiter nos fermes et découvrent la gastronomie des Combrailles. L’an dernier, plus de 2 000 visiteurs ont parcouru notre exploitation, ce qui a généré une activité économique significative pour notre petite communauté. En plus de cela, les événements comme les foires agricoles attirent des milliers de personnes chaque année, renforçant ainsi notre économie locale et mettant en valeur notre savoir-faire traditionnel. Le développement de l’Agrotourisme représente également une opportunité de diversification économique, attirant des visiteurs curieux de découvrir nos méthodes d’élevage et notre terroir. L’agriculture locale contribue également à maintenir les emplois dans la région, avec la création de postes saisonniers et permanents dans les exploitations agricoles et les commerces associés. Ces interactions entre agriculture et économie locale sont cruciales pour assurer la pérennité de notre région face aux défis économiques globaux.
Laure : Comment la transmission du savoir-faire se passe-t-elle au sein de votre famille ?
Jean-Marc Faucher : La transmission, c’est quelque chose de naturel chez nous. Mes parents m’ont appris dès le plus jeune âge. Mon père disait toujours : “La terre elle rend ce qu’on lui donne.” Aujourd’hui, c’est à mon tour de transmettre à mes enfants. On fait beaucoup par l’exemple, en montrant les gestes du quotidien. Et puis, il y a aussi l’enseignement de la patience. Dans ce métier, rien ne se fait dans la précipitation. Il faut savoir attendre le bon moment pour la traite, l’engraissement, ou la tonte. Ce sont des valeurs que je souhaite vraiment transmettre. Par exemple, chaque été, nous organisons un atelier où mes enfants et leurs amis peuvent participer aux tâches quotidiennes de la ferme. C’est une manière ludique de leur inculquer les valeurs du travail, du respect de l’environnement et de la préservation des traditions. Nous nous assurons également que les jeunes générations s’intéressent à l’évolution des pratiques agricoles, en participant à des conférences ou des formations sur les nouvelles techniques d’élevage. Les échanges intergénérationnels sont essentiels pour maintenir vivantes les traditions tout en intégrant les innovations modernes nécessaires à la pérennité de l’exploitation. Nous avons aussi mis en place des partenariats avec des écoles locales pour sensibiliser les jeunes à l’importance de l’agriculture durable dans leur région.
Laure : Quelle place occupe la modernité dans votre exploitation ?
Jean-Marc Faucher : On a intégré pas mal de technologies pour améliorer le confort des animaux et notre efficacité. Par exemple, on utilise des colliers connectés pour surveiller la santé des vaches. Ça nous permet de réagir plus vite en cas de problème. Mais attention, l’idée n’est pas de remplacer l’œil de l’éleveur. C’est un complément. L’humain reste au centre de l’élevage. La modernité doit servir l’agriculture, pas l’inverse. Nous avons aussi mis en place un système de gestion des pâturages qui nous permet de maximiser l’utilisation de nos terres tout en préservant leur qualité. C’est une technologie qui nous aide à planifier et à optimiser les rotations des troupeaux, garantissant ainsi que chaque parcelle se repose suffisamment pour se régénérer. Cela montre bien que la technologie peut être un allié précieux lorsqu’elle est judicieusement intégrée à nos pratiques traditionnelles. De plus, l’utilisation de drones pour surveiller l’état des prairies est une innovation que nous envisageons d’introduire prochainement pour optimiser encore davantage notre gestion de l’espace agricole. Ces avancées technologiques nous permettent d’être plus réactifs face aux défis environnementaux et économiques, tout en assurant le bien-être de nos animaux. Cependant, nous restons attentifs à l’impact écologique de ces technologies et veillons à les utiliser de manière responsable.
Laure : Quels sont les défis majeurs auxquels vous faites face aujourd’hui ?
Jean-Marc Faucher : Les défis sont multiples. D’abord, il y a le changement climatique. On observe des sécheresses plus fréquentes qui impactent les prairies. Ensuite, il y a la pression économique avec des coûts de production qui augmentent. Enfin, le maintien des aides agricoles est crucial. Sans elles, beaucoup d’exploitations comme la mienne ne pourraient pas survivre. On doit aussi œuvrer pour attirer de nouveaux jeunes dans le métier. L’année dernière, par exemple, nous avons perdu près de 30% de notre production en raison des conditions climatiques extrêmes. Pour y faire face, nous avons dû investir dans des systèmes d’irrigation plus efficaces et développer des partenariats avec des chercheurs pour mieux comprendre et anticiper ces phénomènes.
Attirer des jeunes est aussi un enjeu crucial, c’est pourquoi nous participons à des forums et salons dédiés à l’agriculture pour partager notre passion et nos défis avec les nouvelles générations. Nous essayons de sensibiliser les jeunes sur l’importance de l’agriculture durable et la nécessité d’innover pour répondre aux défis environnementaux actuels. La collaboration avec des institutions de recherche nous permet d’adopter des pratiques agricoles plus résilientes et respectueuses de l’environnement. En outre, nous travaillons avec des organisations locales pour promouvoir des politiques favorables aux agriculteurs face aux défis économiques et climatiques.
Il y a aussi la question de la transmission des exploitations. Beaucoup de mes collègues approchent de la retraite sans repreneur identifié, faute de candidats formés ou attirés par les contraintes du métier. On va dire que c’est peut-être le défi le plus grave à long terme : sans transmission, c’est tout un paysage bocager qui risque de disparaître avec les fermes. Certaines communes des Combrailles commencent à accompagner les porteurs de projet avec des aides à l’installation, mais ça reste insuffisant face à l’ampleur du renouvellement générationnel qui s’annonce dans les dix prochaines années.

Laure : Comment voyez-vous l’avenir de l’élevage dans votre région ?
Jean-Marc Faucher : Je suis optimiste. On a un savoir-faire unique et un terroir qui attire de plus en plus de monde. Les circuits courts et le tourisme rural sont des pistes à développer. Il faut aussi continuer à valoriser notre patrimoine. Les villages des Combrailles ont beaucoup à offrir, avec leurs bourgs de pierre volcanique et leurs marchés hebdomadaires qui font vivre le commerce local. On travaille d’ailleurs avec les collectivités pour améliorer l’accueil des touristes. C’est un travail collectif, qui demande de la patience mais qui porte ses fruits année après année. J’ai bon espoir que les initiatives comme les marchés fermiers et les événements culturels locaux continueront de croître, attirant ainsi plus de visiteurs et renforçant notre économie locale.
En 2022, notre région a accueilli plus de 50 000 visiteurs intéressés par notre patrimoine culturel et naturel, ce qui témoigne de l’intérêt croissant pour notre mode de vie et notre production respectueuse de l’environnement. Ces chiffres nous encouragent à continuer sur cette voie, en investissant dans l’accueil et la pédagogie autour de nos fermes. Ces initiatives renforcent le lien entre agriculture et tourisme, offrant ainsi une nouvelle dynamique économique à notre région. Nous envisageons également de développer des itinéraires de randonnées dans les Combrailles pour mieux faire découvrir nos paysages aux amoureux de la nature, avec des points d’observation sur les troupeaux et les haies bocagères.
Au-delà de nos frontières, on regarde aussi ce qui se fait ailleurs pour s’en inspirer. De plus, les collaborations avec des associations de patrimoine rural et villages de caractère du Limousin permettent de mettre en lumière nos richesses locales et d’échanger des bonnes pratiques entre territoires ruraux voisins. Ces réseaux d’éleveurs et d’acteurs du patrimoine partagent souvent les mêmes préoccupations : maintenir une agriculture vivante, transmettre un savoir-faire et accueillir des visiteurs curieux de comprendre notre métier.
Laure : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer dans l’élevage de Salers ?
Jean-Marc Faucher : Je leur dirais de ne pas hésiter à se lancer. C’est une vie exigeante mais tellement enrichissante. Ils doivent être prêts à s’adapter et à se former en continu. Le métier change, il faut être curieux. Enfin, il est essentiel de s’intégrer dans le tissu local. Participer aux événements, rencontrer d’autres éleveurs, c’est essentiel pour s’épanouir. Il est également crucial de rester informé des nouvelles techniques et innovations agricoles, par exemple en suivant des formations ou en participant à des séminaires. La collaboration est également clé : les jeunes éleveurs devraient envisager de participer à des coopératives ou des associations professionnelles pour bénéficier d’une aide mutuelle et partager leurs expériences. Pour ceux qui veulent découvrir la beauté de notre région, je recommande vivement de faire des randonnées dans les Combrailles, un moyen idéal de s’imprégner de notre environnement naturel. Les paysages variés offrent une occasion unique d’apprécier la biodiversité et la beauté de notre territoire. En plus, ces expériences permettent de mieux comprendre l’importance de la cohabitation entre l’homme et la nature. Enfin, il est important de se familiariser avec les réglementations locales et nationales concernant l’élevage pour éviter les écueils administratifs.
Laure : 5 questions rapides — vrai/faux. Prêt ?
Jean-Marc Faucher : Allez, on y va.
-
La race Salers est la plus rustique de France.
Vrai. Elle résiste bien aux conditions difficiles. C’est ce qui fait sa force. -
Les Combrailles sont surtout connues pour leurs volcans.
Faux. Les volcans sont plus célèbres en Auvergne, mais les Combrailles c’est le bocage, les Salers, et une belle nature. -
Il n’y a aucun village pittoresque dans les Combrailles.
Faux. Les villages ici ont beaucoup de charme et d’histoire. Comme ceux du patrimoine rural et villages de caractère du Limousin. -
Le tourisme agricole est en déclin ici.
Faux. Au contraire, il se développe bien grâce à l’engouement pour le local et l’authentique. -
L’élevage de Salers est menacé de disparition.
Faux. Avec la demande croissante de produits locaux, l’élevage a encore de beaux jours devant lui.
Conseil de terrain : si vous croisez un troupeau de Salers en balade dans les Combrailles, gardez vos distances et ne coupez jamais un groupe de vaches en présence de veaux. La Salers est calme, mais une mère reste protectrice — un chien tenu en laisse et un contournement large suffisent à passer sans encombre.
Comparatif rapide : élevage extensif vs élevage intensif en Combrailles
| Critère | Élevage extensif (Salers) | Élevage intensif |
|---|---|---|
| Entretien du bocage | Fort, pâturage régulier | Faible, souvent absent |
| Alimentation | Prairies naturelles | Concentrés, ensilage |
| Densité au pâturage | Faible, grands espaces | Élevée, bâtiments |
| Qualité perçue de la viande | Recherchée, circuits courts | Standardisée |
| Sensibilité aux aides agricoles | Forte | Variable |
Laure : Vos conseils finaux pour nos lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur votre métier ?
Jean-Marc Faucher :
- Venez visiter une exploitation. Rien de tel que de voir sur le terrain ce que c’est réellement.
- Intéressez-vous aux produits locaux et aux circuits courts. C’est un geste concret pour soutenir les éleveurs.
- Participez aux événements agricoles dans la région. C’est le meilleur moyen de comprendre notre quotidien et nos défis.
Repères sur l’élevage Salers dans les Combrailles
| Indicateur | Donnée |
|---|---|
| Ancienneté de l’exploitation Faucher | 4 générations |
| Expérience de Jean-Marc | 28 ans |
| Surface de l’exploitation | plus de 100 hectares |
| Visiteurs accueillis en une année | plus de 2 000 |
| Perte de production lors de la dernière sécheresse | environ 30 % |
| Visiteurs touristiques dans la région en 2022 | plus de 50 000 |
Ce qu’il faut retenir de l’agropastoralisme en Combrailles
À retenir : l’élevage extensif de Salers n’est pas qu’une activité économique. C’est le principal outil d’entretien du bocage des Combrailles — sans pâturage régulier, les haies et prairies se referment en quelques années seulement.
Quelques points clés à garder en tête après cet entretien :
- La race Salers est particulièrement adaptée aux reliefs et hivers rigoureux du Massif Central.
- Le pâturage limite l’embroussaillement et préserve les haies bocagères, essentielles à la biodiversité locale.
- Les circuits courts (vente directe, Label Rouge, restaurants locaux) permettent de mieux valoriser le travail des éleveurs.
- La transmission des exploitations reste le défi majeur pour les dix prochaines années.
Jean-Marc Faucher, à travers son expérience et sa passion pour son métier, nous rappelle combien l’agropastoralisme est essentiel au maintien du paysage et de la culture des Combrailles. Ce métier, profondément ancré dans le territoire, contribue non seulement à l’économie locale, mais participe aussi à la préservation du patrimoine rural et villages de caractère du Limousin. Un grand merci à lui pour cet échange enrichissant.
